Lunettes connectées à l'école : un objet discret mais un enjeu bien réel
Après les smartphones et les montres connectées, un nouvel objet connecté s'invite dans le périmètre scolaire : les lunettes connectées. Moins visible qu'un téléphone, plus difficile à repérer qu'une smartwatch, elles posent pourtant les mêmes questions. Tour d'horizon de ses fonctionnalités, des cas déjà recensés et du cadre légal applicable en Valais.
Des lunettes semblables à n’importe quelles autres lunettes
Popularisé depuis 2023 par les modèles Ray-Ban Meta (issues de la collaboration entre la marque de lunettes et les propriétaires de WhatsApp, Facebook et Instagram), ce modèle est aujourd’hui concurrencé par des marques moins chères qui misent toutes sur un même principe : glisser une caméra, un microphone, un haut-parleur, parfois un petit écran, dans une monture qui ressemble à n'importe quelle paire de lunettes de vue ou de soleil.
Contrairement au smartphone, qu'il faut sortir de sa poche pour l’utiliser, les lunettes connectées filment ce que son détenteur regarde, sans geste particulier.
Que peut-on faire avec une paire de lunettes connectées ?
Fonctions courantes :
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prendre des photos et filmer des vidéos par une simple pression sur la monture, par le biais du smartphone ou par commande vocale ;
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enregistrer du son ;
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écouter de la musique ou passer des appels via des haut-parleurs discrets intégrés aux branches ;
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dialoguer avec un assistant vocal ou une intelligence artificielle intégrée ;
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diffuser en direct (livestream) sur les réseaux sociaux.
Fonctions avancées, présentes sur certains modèles :
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afficher des informations discrètes dans le champ de vision (traduction en temps réel, sous-titres, informations de navigation, réponses à une question, etc.) ;
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reconnaître un texte ou un objet ;
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se coupler à des outils de reconnaissance faciale ou de recherche d'image, disponibles librement en ligne, pour identifier une personne inconnue.
Cette dernière fonction n'est pas proposée « officiellement » par les fabricants, mais elle peut être rendue possible en associant la caméra des lunettes à des services tiers.
Comment les reconnaître ?
Bien qu’elles ressemblent beaucoup à des lunettes standard, quelques indices permettent néanmoins de se questionner :
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une monture et des branches légèrement plus épaisses qui cachent la caméra, la batterie, l'électronique et les zones tactiles ;
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un petit objectif discret dans l'angle de la monture, peu visible à l'œil nu (surtout si la monture est foncée) ;
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un témoin lumineux (LED) qui s'allume ou clignote pendant l’enregistrement ;
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un bruit d'obturateur est possible lors de prises de photo.
Des cas concrets en classe et lors d'examens
Plusieurs situations déjà documentées dans le monde montrent que les lunettes connectées présentent un risque réel :
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L’interdiction des lunettes connectées est effective au baccalauréat en France et aux USA. En Corée du Sud, plusieurs candidats ont été surpris à utiliser des lunettes connectées couplées à une IA pour obtenir les réponses pendant un examen officiel.
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Assistant de jeu d’échec : Un adolescent de 17 ans a modifié une paire de lunettes connectées pour recevoir, dans son champ de vision, les meilleurs coups suggérés par une IA pendant une partie. Cette possibilité est transposable à n'importe quelle évaluation scolaire.
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Reconnaissance faciale : À Harvard, deux étudiants ont couplé des lunettes connectées à des outils de reconnaissance faciale disponibles en ligne, ils sont parvenus à obtenir en quelques secondes le nom, l'adresse et le numéro de téléphone de parfaits inconnus croisés dans la rue. Le projet, présenté comme une démonstration de sensibilisation, illustre concrètement le risque d'identification et de traçage d'un élève, d'un enseignant ou d'un parent sans son consentement.
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Film à l’insu de la personne : Des utilisateurs détournent également ces lunettes pour filmer des tiers à leur insu dans l'espace public, avant de diffuser ces images en ligne sans consentement. Ces vidéos avec des points de vue « à la première personne » sont de plus en plus répandus en ligne et affichent un fort succès.
L'expérience des montres connectées et des smartphones laisse présager que ce type d'objet bon marché finira par entrer massivement dans le périmètre scolaire avant même que l’on puisse légiférer et réglementer.
Que dit la loi ?
Les problèmes légaux sont identiques à ceux soulevés dans l’article sur les montres connectées. Les mêmes lois sont applicables, à savoir :
Protection de la personnalité (art. 28 CC)
En droit suisse, l'image et la voix d'une personne font partie de sa personnalité. L'article 28 du Code civil protège toute personne contre les atteintes illicites à sa personnalité. Une personne dont l’image ou la voix est utilisée sans son consentement peut demander :
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la cessation de l’atteinte,
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la suppression du contenu,
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une réparation du dommage.
Enregistrements et prises de vues non autorisés (art. 179 CP)
Les articles 179bis, 179ter et 179quater du Code pénal répriment l'écoute et l'enregistrement de conversations, ainsi que l'atteinte au domaine secret ou privé au moyen d'un appareil de prise de vues. Une salle de classe, un couloir ou une cour d'école ne sont pas des espaces publics : on ne peut y capter librement l'image ou la voix d'autrui sans autorisation préalable.
Protection des données
Les lunettes connectées, en captant en continu des images de leur environnement, collectent aussi des données personnelles de tiers (élèves, enseignants, parents) sans leur consentement. La loi sur la protection des données et de l'archivage (LIPDA) s'applique pleinement à ce type de collecte non consentie dans le cadre scolaire.
Le cadre déjà en vigueur en Valais
Depuis la rentrée 2025, il est formellement interdit d'utiliser un téléphone portable ou tout autre appareil électronique dans l'ensemble du périmètre scolaire :
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Scolarité obligatoire – RS 411.101, art. 8 :
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Secondaire II – RS 413.100, art. 22 :
Ces bases légales, formulées de manière volontairement large (« tout autre appareil électronique »), concernent les lunettes connectées au même titre que les montres connectées. Il s’agit aussi d’apprendre à reconnaître ces objets et de les nommer explicitement dans les règlements internes et la communication aux familles, pour éviter toute ambiguïté.
Une génération habituée à être photographiée et filmée
Les jeunes grandissent dans un monde où les smartphones sont omniprésents avec des vidéos virales qui font partie du quotidien. La production et la diffusion se font de manière instantanée. Les lunettes connectées franchissent une nouvelle étape : la caméra devient quasiment invisible.
Cette évolution peut modifier progressivement les comportements sociaux :
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moins de respect de l’intimité ;
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disparition des limites entre espace public et privé ;
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difficulté à savoir quand on est enregistré ;
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sentiment permanent de surveillance.
Rôles de l’école
Prévention et cadre institutionnel
Un enseignant, un élève (au même titre que n’importe qui) n'a pas à tolérer d'être filmé, photographié ou enregistré à son insu ou sans son accord, que ce soit au moyen d'un smartphone, d'une montre ou d'une paire de lunettes connectées. Il doit pouvoir signaler tout soupçon, faire consigner les faits et obtenir un soutien rapide de la direction. La discrétion de l'objet ne change rien à la gravité de l'acte : elle la renforce, puisque la victime n'a souvent aucun moyen de savoir qu'elle est filmée ou identifiée.
Sensibiliser les élèves
Filmer un enseignant, un camarade ou toute autre personne sans son accord reste une atteinte à la personnalité, quel que soit le support utilisé. Il en va de même pour l'usage détourné à des fins de triche lors d'une évaluation : au-delà de la fraude scolaire, l'utilisation d'un objet connecté non déclaré en classe reste une infraction au règlement.
Informer les parents
Les parents doivent être informés que l'achat d'une paire de lunettes connectées, souvent perçue comme un simple accessoire de mode ou un cadeau anodin, engage la responsabilité de leur enfant s'il l'utilise pour filmer, enregistrer ou identifier une personne à son insu. Il est utile de rappeler que ces objets sont également soumis à l'interdiction en vigueur, au même titre que les téléphones et les montres connectées. L’utiliser comme correction optique n’est pas un argument puisque des lunettes simples existent.
Recommandations pour les directions d'école
Il est recommandé que chaque établissement formalise, au minimum, les points suivants :
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Nommer explicitement l'objet. Préciser dans le règlement d'établissement que l'interdiction des téléphones portables et appareils électroniques privés s'applique également aux lunettes connectées, aux montres connectées et à tout autre objet permettant de filmer, d'enregistrer ou de se connecter à Internet.
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Rappeler l'interdiction de captation non-consentie, indépendamment de l'objet utilisé.
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Distinguer captation et diffusion. Le partage, la publication ou le montage d'un contenu capté sans consentement constitue une aggravation, passible de sanctions disciplinaires et d'un signalement.
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Prévoir une procédure d'intervention simple en cas de suspicion : qui informe la direction ? comment les preuves sont conservées ? comment les parents sont contactés ?
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Anticiper le cas des examens et évaluations. Rappeler explicitement, avant chaque évaluation surveillée, que tout appareil connecté est interdit et que le recours à une montre connectée, un smartphone ou des lunettes connectées feront l’objet de sanctions.
Les lunettes connectées ne sont ni les premières, ni les dernières technologies « portables » à entrer dans le périmètre scolaire. Elles partagent avec les smartphones et les montres connectées les mêmes risques : atteinte à la personnalité, captation non consentie, diffusion incontrôlée, triche lors des évaluations et, désormais, identification de tiers par reconnaissance faciale.
Il est recommandé que l’interdiction des appareils connectés en milieu scolaire soit rappelée de manière explicite pour cet objet spécifique et qu'elle s'applique sans distinction à toute personne fréquentant le milieu scolaire – élèves, enseignants, personnel administratif, intervenants externes ou visiteurs – tant les enjeux de protection de la personnalité et de sécurité concernent l'ensemble de la communauté scolaire, et non les seuls élèves.
Bibliographie
Bases légales
- Code civil suisse, art. 28 – Protection de la personnalité.
- Code pénal suisse, art. 179bis – Écoute et enregistrement de conversations entre d'autres personnes.
- Code pénal suisse, art. 179ter – Enregistrement non autorisé d'une conversation non publique.
- Code pénal suisse, art. 179quater – Atteinte au domaine secret ou privé au moyen d'un appareil de prise de vues.
- Règlement concernant les congés et les mesures disciplinaires applicables dans les limites de la scolarité obligatoire, RS 411.101, art. 8.
- Règlement général concernant les établissements de l'enseignement secondaire du deuxième degré, RS 413.100, art. 22.
Articles de l'Office de l'éducation numérique
- OEN, Montres connectées à l'école, qu'en faire ?, septembre 2025.
- OEN, Photographier, filmer ou enregistrer un enseignant à son insu, avril 2026.
Presse et cas documentés
- Gamereactor, Les lunettes connectées, la nouvelle façon tendance de tricher dans les jeux vidéo et les concours en ligne, juin 2026.
- Santecool, Triche au bac : les lunettes connectées inquiètent les surveillants, juin 2026.
- Santecool, Triche au bac : comment repérer les lunettes connectées ?, mai 2026.
- AVCesar, Lunettes connectées, ça triche aussi en Corée.
- Blog MMB, Il triche aux échecs grâce à des lunettes connectées Meta, mai 2025.
- Developpez.com, Des étudiants de Harvard ajoutent la reconnaissance faciale aux lunettes connectées Ray-Ban de Meta pour identifier les inconnus en temps réel, octobre 2024.
- Futura-Sciences, Elles peuvent filmer sans geste visible : comment repérer des lunettes intelligentes qui enregistrent près de vous, 2026.
- Pèse sur start, Comment savoir si vous êtes filmé par des lunettes connectées ?, mars 2026.
- Fédération romande des consommateurs (FRC), Lunettes connectées : prudence !, 2026.
- CNIL, Les lunettes connectées : la CNIL appelle à la vigilance, mai 2026.
- Usine Digitale, Protection de la vie privée : la CNIL lance un plan d'action face à l'essor des lunettes connectées, mai 2026.
Eric Fauchère - Office de l'Education numérique - Août 2026
